09/01/2026
Depuis sa création, le Pass Culture concentre des attentes, des critiques et des projections qui excèdent largement son périmètre opérationnel. Outil d’émancipation pour les uns, dispositif coûteux et inefficace pour les autres, il agit surtout comme un révélateur des tensions structurelles de la politique culturelle française. La réforme engagée en 2025 — resserrement de la part individuelle, clarification des offres éligibles, pilotage étatique renforcé — a ravivé un débat ancien : faut-il défendre l’autonomie culturelle des jeunes au nom de la démocratie culturelle, ou réaffirmer une logique de démocratisation fondée sur la médiation et l’orientation des pratiques ? Plutôt que de trancher artificiellement, ce billet propose une lecture critique et distanciée : le Pass Culture comme analyseur des contradictions non résolues de l’action publique culturelle contemporaine.
2025 : la fin de l’illusion de neutralité
Les évolutions intervenues en 2025 ne relèvent pas de simples ajustements techniques. Elles marquent la sortie assumée d’un modèle expérimental, inspiré des logiques de marché et de l’innovation numérique, au profit d’un instrument désormais pleinement inscrit dans le champ des politiques publiques régulées.
Pour les magistrats de la Cour des comptes1 le constat est sans appel :
- montée en charge budgétaire sous-estimée,
- gouvernance inadaptée à un dispositif de masse,
- impact limité sur la diversification réelle des pratiques culturelles.
Les données disponibles montrent que le Pass Culture individuel a surtout produit une intensification de pratiques déjà existantes, bénéficiant prioritairement aux jeunes disposant d’un capital culturel élevé, tandis que les publics les plus éloignés des institutions culturelles demeurent proportionnellement moins mobilisés2.
La réforme de 2025 n’est donc pas un reniement idéologique, mais la reconnaissance politique d’une limite structurelle : la liberté formelle de choix ne garantit pas l’égalité réelle d’accès.
La part individuelle : autonomie proclamée et reproduction sociale
Le postulat initial du Pass Culture individuel reposait sur une intuition séduisante : donner à chaque jeune une enveloppe financière dédiée qui suffirait à susciter curiosité, exploration et diversification des pratiques.
Or, ce postulat se heurte à un constat sociologique solidement établi : le capital économique ne compense pas l’absence de capital culturel3. Comme le rappelle Nathalie Heinich4, « le capital (économique) va au capital (culturel) ».
Les usages observés confirment cette dynamique. Le livre concentre entre 42 % et 55 % des dépenses, mais sans véritable effet de découverte : la part initialement très élevée des mangas (jusqu’à 40 % des achats de livres) illustre une intensification de pratiques existantes plutôt qu’une diversification. Les arts les plus socialement discriminants — musées, théâtre, danse — restent marginalement investis.
La réforme de 2025 acte juridiquement ces constats : plafonnement renforcé des dépenses numériques, exclusion explicite de certaines offres de loisir, recentrage sur une définition plus normative de la culture. Elle met fin à une ambiguïté initiale, mais au prix d’un retour assumé à une logique plus prescriptive.
Pour autant, réduire la part individuelle à un simple échec serait une lecture incomplète. Le fait que près de 70 % des jeunes issus des classes populaires se saisissent volontairement, hors cadre scolaire, d’un dispositif culturel financé par l’argent public constitue un fait politique inédit, qui interroge autant qu’il dérange.
La part collective : un autre dispositif, une autre logique
L’analyse change radicalement lorsque l’on se tourne vers la part collective du Pass Culture. Comme l’a montré avec précision Marie-Christine Bordeaux5, parler de deux « parts » d’un même dispositif relève d’un abus de langage : il s’agit en réalité de deux politiques distinctes, poursuivant des objectifs différents.
La part collective relève pleinement de l’éducation artistique et culturelle (EAC) :
- projets portés par les enseignants,
- médiation humaine au cœur du processus,
- inscription dans des parcours pédagogiques et territoriaux.
Son succès6 auprès des établissements scolaires confirme un enseignement ancien : la médiation, l’accompagnement et la durée restent des leviers puissants de démocratisation culturelle. Son efficacité repose précisément sur ce que la version individuelle avait négligé : le temps long, l’accompagnement pédagogique, l’inscription territoriale et la coopération entre Éducation nationale et acteurs culturels. Mais il révèle aussi une ambiguïté persistante : alors même que ce volet fonctionne, il demeure budgétairement fragile et politiquement secondaire, souvent pensé comme un simple correctif du dispositif individuel.
Droits culturels : un éclairage indispensable, mais non magique
Les critiques adressées au Pass Culture ont largement mobilisé le registre des droits culturels, dans le sillage des travaux de Jean-Michel Lucas7. À juste titre : l’illusion d’un marché culturel neutre, où les préférences individuelles produiraient spontanément de la diversité, a été largement déconstruite.
Avec le Pass Culture, foin de toutes ces relations de personnes à personnes !
C’est l’algorithme, sans autre altérité, qui fixe le chemin de la diversification !
Jean-Michel Lucas8
Pour autant, les droits culturels ne constituent pas une solution opérationnelle clé en main. Ils posent une exigence — reconnaissance des pratiques, des identités et des parcours des personnes — sans résoudre mécaniquement la question de l’intervention publique. Le risque serait de substituer à une prescription verticale une forme de renoncement politique.
Un rapport récent du Cycle des hautes études de la culture apporte ici un éclairage décisif. Il invite à déplacer le regard : le problème n’est pas tant la nature des pratiques culturelles des jeunes que la posture institutionnelle adoptée à leur égard.
Les jeunes ne sont ni désengagés, ni culturellement appauvris. Leurs pratiques sont souvent plus denses que celles de la population générale, mais aussi plus hybrides, plus numériques, plus communautaires. Ce qui fait défaut, ce n’est pas l’envie, mais la considération institutionnelle accordée à ces pratiques. Critiquer le « mauvais goût » supposé des jeunes (mangas, rap) est la meilleure façon de les éloigner durablement des institutions.
« La considération appelle la confiance qui entraîne le consentement. »
(Rapport CHEC, 2025)
Une utopie « start-up » confrontée au réel budgétaire
Le Pass Culture est aussi le produit d’un imaginaire politique spécifique. Pensé comme un objet « disruptif », il ambitionnait de rompre avec la tradition française de la politique de guichet héritée de Malraux, en misant sur une logique de marché régulé par la technologie. L’État n’aurait été qu’un levier initial, laissant ensuite les industries culturelles privées financer l’essentiel du dispositif.
Cette promesse n’a jamais été tenue. Aujourd’hui, plus de 94 % du financement repose sur des crédits publics, la contribution des offreurs plafonnant autour de 6 % du chiffres d’affaires. La gestion par une société par actions simplifiée (SAS), adaptée à une phase d’expérimentation rapide, a montré ses limites dès lors que les montants engagés ont explosé, avec des sous-dotations budgétaires chroniques et une absence de véritable contrôle parlementaire. De ce point de vue, La transformation annoncée de la SAS en opérateur de l’État à partir de 2025 n’est donc pas un détail technique. Elle marque un changement de paradigme qui se traduit par la limitation plus stricte des dépenses en ligne, l’encadrement accru des conditions d’accès (authentification via ÉduConnect, possibilité de suspension des comptes en cas d’usage détourné) et la clarification des domaines culturels éligibles traduisent une même logique : le Pass Culture n’est plus conçu comme un simple droit de tirage individuel, mais comme un outil conditionné, orienté et contrôlé, au service d’objectifs éducatifs et culturels explicites.
Un constat européen partagé
La France n’est pas un cas isolé. Le Bonus Cultura italien, qui a inspiré le modèle français en 2016, a suivi une trajectoire très proche de la réforme actuelle en France ; Le Bono Cultural Joven espagnol a tenté de prévenir les travers français en imposant un fléchage strict des dépenses dès son lancement. Résultat : seuls 58 % des jeunes éligibles l’ont utilisé pour sa première édition et le KulturPass allemand, lancé en 2023, illustre une autre forme de difficulté, le déficit d’appropriation : fin 2023, seul un tiers des jeunes éligibles s’était inscrit et à l’instar de la France, l’Allemagne a déjà réduit le montant du crédit, passant de 200 € à 100 € en 2024 pour des raisons budgétaires.
Une contradiction structurelle, sans solution simple
Le Pass Culture ne peut pas tout à la fois être un outil d’autonomie totale, un levier de correction des inégalités sociales et un dispositif strictement maîtrisé sur le plan budgétaire. Lui reprocher de ne pas résoudre, à lui seul, une contradiction vieille de plusieurs décennies revient à lui faire porter un poids politique excessif.
La véritable question n’est donc pas de savoir s’il faut sauver ou supprimer le Pass Culture, mais ce que l’on attend réellement d’un outil, et comment l’inscrire dans une politique culturelle qui accepte enfin de penser la jeunesse non comme un public à convertir, mais comme un acteur à reconnaître. La culture ne se démocratise pas par virement bancaire, mais par l’accompagnement humain.
Le Pass Culture peut-il devenir un outil d’émancipation ? À condition de cesser de croire que la technologie, les algorithmes et l’argent suffisent à transformer les pratiques culturelles. Et d’accepter, enfin, que la vraie démocratisation passe par la reconnaissance de toutes les cultures — y compris celles que les institutions ont trop longtemps ignorées.
À cet égard, la réforme de 2025 n’est ni une trahison, ni une solution. Elle marque une étape : celle d’un dispositif confronté à la nécessité de choisir entre l’illusion de la neutralité et l’exigence d’une politique culturelle pleinement assumée, consciente de ses tensions, de ses limites — et de ses responsabilités.

Cet article est mis à disposition selon les termes de la licence http://creativecommons.org/licenses/by-nc-sa/4.0/deed.fr (Attribution / Pas d’utilisation commerciale / Partage dans les mêmes conditions)
- Cour des comptes. Premier bilan du Pass Culture. Rapport public thématique, Paris, Cour des comptes, décembre 2024. On en trouvera la synthèse ici : https://www.ccomptes.fr/fr/documents/72970
- Si le taux de couverture global atteint 84 % chez les jeunes de 18 ans, il chute à 68 % parmi ceux issus des classes populaires. Dans cette perspective critique, le différentiel de 16 points est interprété comme un indice de reproduction sociale. En effet, si un dispositif est universel en droit mais socialement différencié en usage, alors il ne corrige pas les inégalités structurelles d’accès à « la » culture ; il risque même de renforcer les écarts existants en intensifiant les pratiques des publics déjà dotés en capital culturel.
- Si le taux de couverture global atteint 84 % chez les jeunes de 18 ans, il chute à 68 % parmi ceux issus des classes populaires. Dans cette perspective, le différentiel de 16 points est interprété comme un indice de reproduction sociale. En effet, si un dispositif est universel en droit mais socialement différencié en usage, alors il ne corrige pas les inégalités structurelles d’accès à « la » culture ; il risque même de renforcer les écarts existants en intensifiant les pratiques des publics déjà dotés en capital culturel.
- Le Pass culture, symptôme de l’inculture sociologique du personnel politique, Nathalie HEINICH, Sociologue, directrice de recherche au CNRS, membre du CRAL (EHESS)
- Bordeaux, M.-C. (2025, 5 février).PASS CULTURE. « Part collective » : les éléments d’analyse. Éditions de l’Attribut. https://editions-attribut.com/pass-culture-la-mise-au-point-de-marie-christine-bordeaux/
- Les chiffres parlent d’eux-mêmes : en 2023-2024, 96 % des collèges et lycées ont mobilisé la part collective, touchant près de 72 % des élèves concernés. Théâtre, patrimoine, rencontres avec des artistes : les pratiques les plus difficiles d’accès dans le cadre individuel deviennent ici centrales.
- Lucas, Jean-Michel. « Le « pass culture » est-il équitable et citoyen ? » Le Mag Profession Spectacle, 10 juin 2021.
- Ibid. article cité

1 Comment
Merci, cher Nicolas, pour cette analyse !
Amicalement
Jean-Noël
Catrice