03/11/2026
Des propos tenus en conseil municipal à Eu (Seine-Maritime), le 8 octobre 2026, ont déclenché une vague d’indignation sur les réseaux sociaux, puis suscité un article dans Diapason (27 octobre). Lors de cette séance, un adjoint de la majorité a déclaré : « Au rugby, les instructeurs ne sont pas payés, les profs de musique pourraient très bien faire ça bénévolement également. » L’examen des faits montre cependant que ces mots ont été prononcés à l’occasion d’une discussion portant sur un autre sujet – la crise financière du Centre des Fontaines –, alors même que la subvention de l’École de musique venait d’être votée à l’unanimité des votants.
L’émotion est compréhensible. Entendre des élus envisager que des enseignants de musique puissent exercer bénévolement heurte celles et ceux dont la transmission est le métier. La comparaison avec des éducateurs sportifs bénévoles méconnaît ce qui distingue un engagement librement consenti d’un emploi salarié, et elle a pu paraître d’autant plus malvenue qu’elle venait d’élus d’une assemblée qui finance très largement l’activité concernée.
Mais cette réaction légitime ne dispense pas d’examiner plus finement la séquence. Le 8 octobre, le conseil a d’abord approuvé à l’unanimité des votants la convention 2026 de l’école de musique, avec une subvention de 196 568,04 €, sans débat sur le montant. C’est ensuite, lors de la discussion sur le Centre des Fontaines, que les propos ont été tenus. L’article de Diapason présente le vote comme « l’occasion » pour la majorité « d’envisager la possibilité de faire des économies » : la journaliste rapproche ainsi deux moments que la séance séparait.
Deux associations et deux objets de discussion
La délibération n° 2026/308 porte sur la convention d’objectifs et de partenariat avec l’association École de musique de Eu pour l’année 2026. Le relevé des votes indique 28 voix pour, aucune contre et aucune abstention, avec le déport d’un élu. La convention annexée à cette délibération fixe le montant du soutien financier et les engagements respectifs des partenaires.
Le verbatim de ce point inscrit à l’ordre du jour permet de préciser la portée de l’accord. L’ancien maire annonce le soutien de son groupe à la convention et rappelle que le travail avec la sous-préfète avait été engagé durant son mandat. Personne ne conteste le montant pour 2026 ni le principe de la rémunération des enseignants. Il y a cependant des questions sur l’avenir de l’école : durée du partenariat, maintien des enseignants et de l’offre pédagogique, objectifs de concerts et de manifestations (l’opposition demande s’ils tiennent compte des capacités réelles de l’association et des enseignants, et rappelle la priorité de l’enseignement musical et de la progression des élèves) et devenir des locaux.
La discussion qui a suscité la polémique appartient à une autre séquence : celle des deux motions de soutien au Centre des Fontaines. Á l’occasion de cet échange, l’adjoint à la Vie associative introduit une comparaison avec les près de 200 000 € consacrés chaque année à l’école de musique – « plus d’un million d’euros » en cumul sur cinq ou six ans, et non sur une seule année – pour expliquer qu’il lui est difficile de refuser une aide à une association tout en en versant une importante à une autre. C’est alors que le débat glisse de la répartition des aides associatives vers la rémunération des enseignants. La comparaison avec le bénévolat sportif apparaît dans ce déplacement et les propos tenus concernent bien les professeurs de l’école. En revanche, ils ne constituent pas une décision adoptée par le conseil municipal sur leur rémunération ou sur la fermeture de l’école.
Une convention nécessaire
La convention fait suite à un courrier de la préfecture du 29 juin 2025 – antérieur à l’actuelle équipe municipale – qui relevait que, depuis 2001, les professeurs sont salariés de l’association tandis que la commune finance l’essentiel de leurs rémunérations et charges sociales. La délibération énumère des « points de vigilance » :
- formaliser les aides dans le cadre juridique des subventions ;
- les imputer correctement, au compte 65748 ;
- conclure une convention dès que la subvention dépasse 23 000 €, en précisant les aides en numéraire et en nature ;
- clarifier les relations financières entre la commune et l’association au regard du risque de qualification d’« association transparente », qualification qui, dans la jurisprudence financière, peut ouvrir la voie à une mise en cause en gestion de fait.
Pour verser légalement une somme de cet ordre à une association, il faut un cadre conventionnel conforme. Le conventionnement répond donc à une obligation juridique. Il doit aussi permettre de clarifier les engagements et les responsabilités respectives de la commune et de l’association.
Aux questions de l’opposition, le maire a répondu que le format d’un an visait à régulariser rapidement la situation comptable, à la demande de la sous-préfète et du ministère des Finances, et que le travail se poursuivait avec l’association (une réunion s’était tenue la semaine précédente). Les autres points – financement futur des enseignants, devenir d’un des bâtiments – ont été renvoyés à ce travail en cours. Rien d’étonnant, dans ces conditions, à ce que subsiste une inquiétude sur 2027.
Une école associative malgré son appellation municipale
La présentation de l’établissement sur le site de la Ville entretient une ambiguïté : elle emploie l’appellation d’école de musique municipale tout en mentionnant une présidente. Aucun doute cependant : l’école est portée par une association régie par la loi de 1901 comme en atteste la convention qui a été votée lors de cette réunion du Conseil municipal.
Celle-ci rappelle que l’association est l’employeur de ses personnels et qu’elle assume leur recrutement, leur encadrement, leur rémunération et les cotisations correspondantes. L’existence d’un soutien municipal important ne transforme pas ces salariés en agents territoriaux et, bien entendu, on ne peut déduire du statut associatif que l’activité doit reposer sur le bénévolat. La convention précise que la subvention ne constitue pas « une garantie de financement intégral de la masse salariale » et que les prévisions des annexes « ne valent pas engagement ferme pour les exercices non votés ». Ces stipulations, habituelles en pareil cas, limitent la portée des engagements financiers de la commune. Mais pour une association dont celle-ci finance l’essentiel de la masse salariale, elles expliquent la persistance d’une inquiétude sur 2027.
L’école décrite sur le site de la Ville propose un apprentissage progressif, des pratiques collectives et des partenariats locaux, ce qui suppose une organisation pédagogique, une continuité et des compétences. Le plaisir de transmettre n’en fait pas disparaître le travail pour autant. S’interroger sur son financement est légitime ; suggérer que ses salariés pourraient simplement renoncer à être rémunérés ne constitue pas une réponse sérieuse.
Le Centre des Fontaines demeure le dossier d’urgence
Cette controverse ne doit pas faire oublier l’objet de la discussion : la situation du Centre des Fontaines, association aux activités multiples (auberge de jeunesse de 63 lits, classes de découverte, MJC, accueil des jeunes), dont la poursuite est aujourd’hui menacée.
Deux motions de soutien ont été soumises au vote : celle de la majorité, sans aide financière nouvelle, adoptée à l’unanimité ; celle du groupe La Ville Ensemble, qui demandait une aide exceptionnelle, rejetée par 22 voix contre 5 et 2 abstentions. La majorité invoque une trésorerie communale tendue et rappelle la subvention annuelle de 80 000 € ; l’opposition alerte sur le risque de disparition. Ce n’est pas la première difficulté du Centre (le maire a rappelé un précédent relèvement de la subvention de 60 000 à 80 000 €). L’association a demandé l’examen de sa situation au tribunal judiciaire de Dieppe : l’audience s’est tenue le 15 octobre 2026, la décision est annoncée autour du 20 novembre. Le 22 octobre, le conseil municipal a par ailleurs voté une avance de 20 000 € sur la subvention 2027, sans augmentation du soutien annuel.
Le coût d’une école de musique : une question légitime, à poser correctement
Le sujet est réel. Cette subvention de près de 200 000 € correspond, d’après les échanges publics, à la masse salariale des enseignants. À cela s’ajoutent des aides en nature que la convention fait apparaître : locaux mis à disposition gratuitement, électricité, gaz et eau pris en charge par la commune, entretien assuré par les services municipaux, soutien logistique et possible mise à disposition d’agents. Les élus ont la responsabilité de s’assurer du bon emploi des fonds publics et de l’équité entre associations. Dans un fil de discussion Facebook, un internaute observait que, lorsque la collectivité finance l’essentiel de la masse salariale, le modèle économique est atypique ; une réponse apportée dans le fil précise que les cotisations financent les instruments, les réparations, l’administratif, les assurances et les cotisations fédérales.
Mais poser la question du coût n’est pas poser celle de la légitimité de la rémunération des professeurs. Oui, une école de musique peut représenter un coût important pour la collectivité. Les élus peuvent légitimement en interroger le montant, les modalités de financement et les résultats. Les professionnels ont tout intérêt à prendre part à cette discussion : expliquer les moyens nécessaires à leur activité fait aussi partie de la défense de l’enseignement artistique.
Encore faut-il donner un contenu à cette évaluation. Une subvention de près de 200 000 € ne dit, à elle seule, ni que l’école coûte trop cher ni qu’elle dispose de moyens suffisants. Il faut la rapprocher des publics accueillis, du volume d’enseignement, des pratiques collectives, des interventions scolaires, des tarifs et des autres ressources mobilisées. La convention prévoit d’ailleurs de suivre le nombre d’élèves par tranche d’âge et par commune de résidence, ce qui permettra de discuter objectivement d’une éventuelle contribution des autres communes. Il faut aussi préciser ce que la commune attend de son soutien : permettre l’accès à un enseignement, favoriser les pratiques amateurs, développer des partenariats ou contribuer à la vie culturelle locale. Toutes ces attentes doivent rester cohérentes avec les moyens accordés et les missions de l’établissement.
Ce sont des débats de gestion publique, qui doivent être menés sérieusement et sans caricature. Les attaques personnelles et les intentions prêtées aux élus n’aident pas davantage à défendre le métier. La critique peut être ferme en restant centrée sur ce qui pose problème : la méconnaissance du travail enseignant, la comparaison entre des organisations différentes et l’incertitude sur les moyens nécessaires à la poursuite du projet.
Enfin, comparer les seules subventions d’une école employant des enseignants et d’un club reposant largement sur le bénévolat ne permet pas d’apprécier leurs besoins respectifs. L’équité suppose des critères explicites, adaptés aux missions, aux charges et aux publics de chaque association.
Ce que révèle l’épisode
L’indignation suscitée par ces propos ne dispense pas de distinguer les faits : une subvention annuelle n’est pas un cumul sur plusieurs années, une école associative n’est pas un service municipal et des paroles dévalorisantes ne constituent pas une décision de suppression du financement. Ces distinctions n’atténuent pas la critique ; elles lui donnent une assise plus solide. La défense du métier gagne à expliquer ce que suppose l’enseignement musical : des compétences, une préparation, un suivi des élèves et une continuité pédagogique. C’est sur la reconnaissance de ce travail et sur les moyens de l’accomplir que doit porter le débat.
Il y a eu, côté élus, un manque de discernement réel : comparer un enseignement artistique qualifié au bénévolat sportif et renvoyer les professeurs à « faire autre chose » a nui à la discussion de fond et blessé des professionnels. L’école a d’ailleurs regretté, dans un courrier destiné au conseil suivant, qu’aucun élu de la majorité n’ait modéré ces propos, tout en remerciant l’opposition d’avoir « rétabli certains points ». La décontextualisation joue dans les deux sens : retenir les propos sans rappeler que la subvention pour 2026 venait d’être approuvée à l’unanimité des votants donne une lecture incomplète de la séance ; invoquer ce vote pour minimiser leur portée ou écarter les inquiétudes sur l’avenir serait tout aussi réducteur. Cet épisode rappelle une double exigence : discuter du financement de l’enseignement artistique sans dévaloriser le travail de ceux qui le font vivre, et défendre ce travail sans confondre des propos contestables avec les décisions effectivement prises.
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